3e révolution · 1950

Cinq cents personnes rapprochaient trois documents à la main chez Ford. L'informatique n'a pas accéléré ce travail, elle l'a rendu inutile.

Du transistor de 1947 à l'entrée de la Chine à l'OMC en 2001, sept chapitres sur une même opération : l'informatique n'a pas accéléré le travail de rapprocher des informations dispersées, elle l'a supprimé. C'est la tâche que l'intelligence artificielle reprend aujourd'hui, un cran plus haut.

Le 16 décembre 1947, aux laboratoires Bell, John Bardeen et Walter Brattain font fonctionner le premier transistor, sous la direction de William Shockley. Six mois plus tard, à Paris, deux physiciens allemands travaillant pour la filiale française de Westinghouse, Herbert Mataré et Heinrich Welker, obtiennent le même effet sans rien savoir des travaux américains, et le nomment transistron Michael Riordan et Lillian Hoddeson, Crystal Fire, 1997.

La découverte multiple se répète ici, comme pour Bell et Gray le même jour de 1876 Robert Merton, Singletons and Multiples in Scientific Discovery, 1961. Le transistor n'attendait pas un génie. Il attendait que la physique des semi-conducteurs, ces matériaux qui laissent passer le courant ou le bloquent selon ce qu'on leur applique, les besoins des télécommunications et la guerre aient mis les pièces en place. Quand elles y sont, l'invention se produit à plusieurs endroits à la fois.

L'objet visible de cette troisième révolution commence ici, et il est minuscule : un cristal de germanium et deux pointes de métal. Il tient entre deux doigts.

En novembre 1971, Intel met sur le marché le 4004, premier microprocesseur commercial : 2 300 transistors sur une puce de quelques millimètres, conçue à l'origine pour une calculatrice japonaise Intel, 4004, novembre 1971. Ce qui occupait une armoire tient sur un ongle.

Vingt-deux ans plus tard, en 1993, le navigateur Mosaic sort des laboratoires et ouvre le web au public. L'ordinateur, désormais posé sur chaque bureau, se relie à tous les autres. Pendant cette période, l'objet est encore parfaitement visible : on l'achète, on le pose, on le montre. Cette révolution est la dernière à offrir au sceptique un objet à regarder.

Mais l'objet n'est pas la bascule. La bascule, c'est l'information qui se libère de son support physique. Un texte n'a plus besoin de papier, un calcul n'a plus besoin de comptable, une copie ne coûte plus rien. C'est cela qui va remettre en cause le papier, l'impression, la distribution, et une bonne partie du travail de bureau. Le troisième homme qui l'a vu est à la page suivante.

En 1980, IBM cherche un système d'exploitation, le programme de base qui fait tourner tous les autres, pour son futur ordinateur personnel, qu'il considère comme un produit secondaire, presque un jouet. Il s'adresse à une petite entreprise de Seattle. Bill Gates accepte de fournir MS-DOS, mais il refuse de le vendre : il en garde la propriété et le droit d'en vendre l'usage à tous les autres fabricants contrat IBM et Microsoft, novembre 1980. IBM voyait la machine. Gates voyait la couche que toutes les machines allaient traverser.

Gates refait, une troisième fois et à l'identique, le geste qu'avaient fait Boulton avec la vapeur et Insull avec le courant : garder pour soi la couche que tout le monde traverse. Nommer la ressource libérée plutôt que l'objet : ici, le logiciel, l'information détachée de la machine.

Se placer sur sa couche propre : la licence, l'usage vendu sans la propriété. Viser d'emblée l'échelle que la ressource permet : toute machine, chez tous les fabricants. Celui qui voit l'objet cède la ressource sans en mesurer le prix, et IBM a perdu l'ordinateur personnel qu'il avait inventé.

Trois révolutions, trois hommes, un seul geste. Ce tableau a une case vide, pour la quatrième colonne. Le mot qui nommerait la ressource libérée par l'intelligence artificielle, comme puissance nommait la force chez Boulton, n'est pas encore prononcé. Celui qui le prononcera occupera la case.

Une information sur papier n'existe qu'à un endroit à la fois. Pour qu'elle serve à deux services, on la recopie, et la copie part vivre sa vie : elle arrive plus tard, avec une erreur, ou pas du tout. Quelqu'un doit alors rapprocher les copies, vérifier qu'elles disent la même chose, et régler les cas où elles ne le disent pas.

C'est un métier entier, et il n'existe que parce que l'information est sur papier. Mise une seule fois dans une base que tous consultent, elle n'a plus de copies : la tâche ne s'accélère pas, elle n'a plus d'objet.

En juillet 1990, Michael Hammer publie dans la Harvard Business Review un article au titre brutal : ne pas automatiser, anéantir Michael Hammer, Reengineering Work: Don't Automate, Obliterate, Harvard Business Review, juillet-août 1990. Sa thèse : brancher l'ordinateur sur les anciens processus ne donne presque rien. L'inefficience n'est pas dans les gens, elle est dans le découpage du travail hérité d'Adam Smith, la division du travail en tâches séparées. Il faut détruire le processus et le reconstruire de bout en bout autour de l'outil.

Son exemple fondateur est celui que le dispositif de cette page reproduit. Chez Ford, cinq cents personnes payaient les fournisseurs en rapprochant à la main trois documents, le bon de commande, le bon de réception et la facture, et passaient des semaines sur les écarts.

Mazda faisait le même travail avec cinq personnes. Ford n'a pas automatisé le rapprochement. Ford a supprimé la facture : la réception vérifiée en base déclenche le paiement, et l'effectif tombe à cent vingt-cinq même source.

Trois bureaux : avant l'ordinateur, avec les cartes perforées, sous le progiciel

Sur le bureau, trois corbeilles. Dans la première, les bons de commande envoyés par les achats ; dans la deuxième, les bons de réception que le magasin fait monter chaque soir ; dans la troisième, les factures arrivées par le courrier.

Pour payer un fournisseur, l'employée cherche ses trois papiers, les pose côte à côte et compare, ligne à ligne, quantités et prix. Quand ils s'accordent, elle signe le bon à payer. Quand ils ne s'accordent pas, elle écrit au magasin, appelle le fournisseur, et le dossier attend dans une quatrième corbeille, parfois des semaines.

Le livre qui suit, cosigné avec James Champy en 1993, se vend à des millions d'exemplaires, et la doctrine est aussitôt détournée : le mot reengineering devient l'habillage de plans de licenciement qui n'ont rien reconçu.

Hammer publie en 2001 un second livre pour rétablir son intention, trop tard Michael Hammer, The Agenda, 2001. Vue de l'intérieur, la latence dynamo de la page précédente ressemble à ceci : la même erreur, brancher le nouvel outil sur l'ancien processus, et le même remède, déplacer les murs.

En juillet 1992, la société allemande SAP livre R/3, le premier progiciel intégré à grande échelle SAP, R/3, juillet 1992. Entre 1996 et 1999, la panique du passage à l'an 2000, quand on craignait que les programmes, qui écrivaient l'année sur deux chiffres, prennent 2000 pour 1900, force des milliers d'entreprises à remplacer leurs systèmes anciens, et SAP, Oracle, PeopleSoft déploient des progiciels qui codifient les processus une fois pour toutes.

Hammer réclamait ce renversement ; l'outil l'obtient à la place de la doctrine. Une entreprise qui installe un progiciel intégré n'adapte pas le logiciel à ses habitudes : elle adapte ses habitudes au logiciel.

Le processus est désormais écrit dans la machine, et l'organisation se reconfigure autour de lui. Le savoir-faire, retiré de l'atelier par Taylor en 1911, retiré du bureau par Hammer en 1990, est maintenant retiré de l'entreprise elle-même et logé chez un éditeur.

Pour la première fois, le travail de bureau est décrit assez précisément pour être déplacé. La page suivante montre où il est parti.

Le 11 décembre 2001, la Chine devient membre de l'Organisation mondiale du commerce. Les câbles de communication posés en excès pendant la bulle internet, un million d'ingénieurs anglophones en Inde, et des processus désormais codifiés dans des progiciels rendent le travail transportable. Une fois écrit, le travail peut partir.

Entre 1999 et 2011, l'emploi manufacturier américain passe de 17,2 millions à 11,4 millions de personnes.

Les économistes Daron Acemoglu, David Autor, David Dorn, Gordon Hanson et Brendan Price attribuent à la seule concurrence des importations chinoises la perte d'environ 985 000 emplois industriels sur la période, et de 2 à 2,4 millions d'emplois dans l'ensemble de l'économie en comptant les effets d'entraînement Acemoglu, Autor, Dorn, Hanson et Price, Journal of Labor Economics, 2016. Les régions les plus exposées n'ont pas retrouvé leurs emplois.

Il faut lire cette page avec celle d'Avant. L'Encyclopédie de Diderot capturait le savoir-faire des artisans dans un document que d'autres pouvaient lire. Deux siècles et demi plus tard, le progiciel capture celui des employés, et le document part à l'autre bout du monde.

L'opération est la même, codifier pour déplacer, et l'outil qui la porte est chaque fois plus puissant. La révolution suivante la portera plus loin encore : elle ne déplace plus le travail codifié, elle le fait faire à la machine.

Trois révolutions, une même opération. L'ouvrier tenait le geste, Taylor l'a retiré de l'atelier. L'employé tenait le rapprochement d'informations, l'ordinateur l'a retiré du bureau. À chaque fois, un savoir-faire sort de la main de celui qui l'exerçait pour entrer dans une machine ou dans une procédure.

La troisième révolution sortait la cognition routinière des mains humaines : compter, trier, copier, rapprocher David Autor, Frank Levy et Richard Murnane, The Skill Content of Recent Technological Change, Quarterly Journal of Economics, 2003. La quatrième s'attaque à ce qui restait, la cognition non routinière, le jugement, que ces trois auteurs tenaient encore pour hors de portée. Ce n'est pas une différence de degré. Sur l'échelle qui va du bras au nerf, du nerf à la mémoire, la quatrième colonne touche le dernier barreau.

Deux leçons de cette page valent pour la suivante. La première est celle de Hammer : brancher l'intelligence artificielle sur un processus conçu avant elle ne donne presque rien, et la tentation d'appeler transformation ce qui n'est qu'un plan de licenciement est intacte. La seconde est celle du transistor : l'objet qui porte la révolution n'est pas nécessairement celui qu'on regarde.

Le transistor de 1947 était un cristal et deux pointes ; il a fallu vingt-quatre ans pour qu'il devienne un ordinateur sur un ongle. Le modèle de dialogue de 2022 est peut-être le condenseur de Watt, peut-être le fardier de Cugnot. La révolution est là. L'objet, lui, reste à identifier.

1947
Invention du transistor, Bell Labs.
Le dernier repère ne clôt pas la période, il la retourne. L'électricité demandait de la patience. L'électronique demande davantage : détruire le processus au lieu de l'accélérer.
01Bon de commandeÉMIS PAR LES ACHATS
02Bon de réceptionSIGNÉ AU QUAI
03Facture du fournisseurARRIVE PAR COURRIER
04Rapprochement des troisÀ LA MAIN, DES SEMAINES SUR LES ÉCARTS
05PaiementAPRÈS VÉRIFICATION
Effectif500
Étapes15
Documents5

Les effectifs de départ et le contraste avec Mazda sont ceux de l'article de Hammer (Harvard Business Review, juillet-août 1990). Trois ans plus tard, Hammer et Champy estiment, de leur propre aveu sans méthode scientifique, que 50 à 70 % des reengineering échouent. En 1995 Hammer se rétracte : il n'existe aucun taux d'échec inhérent au reengineering. Le chiffre circule encore aujourd'hui, détaché de sa source et du démenti de son auteur.